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 Sujet du message : Article 'Libération' 2001
MessagePosté : 06 déc. 2014 11:02 
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Enregistré le : 17 juil. 2007 20:19
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PORTRAIT
Denis Seznec, 53 ans, hanté par son grand-père Guillaume, condamné malgré le doute. Grâce à lui, la réhabilitation est proche.
La tendresse, c'était quand Jeanne serrait Denis en l'appelant «mon petit Seznec». Lorsqu'elle était en colère, la mère disait toujours la même chose: «Ah, tu es bien Le Her!» Cela a duré dix-sept ans, l'enfance entière à n'y rien comprendre.
Seznec comme Guillaume, le grand-père. Et Le Her, comme son père. A l'école, Denis était Le Her: «Ta mère et ton grand-père sont des assassins», entendait-il. A la maison, il était Seznec. «Et chez nous, on cachait tout, même entre nous. Parce qu'on avait honte. Pas de l'injustice, mais du malheur. Personne ne m'a jamais rien expliqué.» Il sort deux photos de journal, la plus ancienne a 74 ans: «Guillaume Seznec aux assises de Quimper pour le meurtre d'un conseiller général.» Sur l'autre cliché, de 1949, sa mère est dans le même box: «Jeanne Le Her-Seznec aux assises de Quimper pour le meurtre de son mari.» François Le Her, témoin principal de la défense au procès de 1923, avait sans doute permis à Seznec d'échapper à la peine capitale. Il avait épousé la fille du bagnard à perpétuité, une dizaine d'années plus tard. Ils ont eu quatre enfants. L'histoire, arrêtée là, était belle. Mais le mari était violent, il menaçait de revenir sur son témoignage. Jeanne l'a tué d'un coup de revolver le 3 octobre 1948. Elle a été acquittée à l'unanimité, en deux minutes.
Denis, 2 ans, devient mutique. Il sourit, pleure, joue, mais se tait. La famille vit dans un deux-pièces du XIIIe arrondissement à Paris. Guillaume Seznec, revenu de Cayenne en 1947 après les campagnes de presse et la grâce accordée par de Gaulle, s'occupe des enfants. Il attend la révision de son procès: «La grâce, dit-il souvent, c'est pour les coupables.» Jeanne, garde-malade la nuit, ouvrière le jour, gagne la vie de tout le monde et consacre cha que minute de liberté à «l'Affaire». Denis enregistre des mots, «réhabilitation», «travaux forcés»... Lorsqu'il a faim, il fait signe à Guillaume, le seul qui le comprenne, ils ont les mêmes yeux d'outremer. Ce grand-père qui fait des croix sur le pain, qui flotte dans ses bleus de travail, on le salue dans la rue en touchant le chapeau. A Paris, si loin de sa Bretagne, on l'appelle «monsieur Seznec». Il sait sourire, aimer avec peu de mots. Le plus souvent, il se tait. Sauf avec les journalistes, rôdeurs inlassables, qui attisent cette affaire que la justice voudrait éteindre.
Denis reparle, à 5 ans, tout d'un coup, parce qu'un gros chien l'a effrayé dans la cité. On lui cache les deux secrets de famille. Pour le protéger peut-être, ce garçon conçu le jour où Guillaume Seznec a appris sa grâce, qu'on a cru mort à sa naissance: «Mort-né, on dit comme ça. Le docteur m'a baptisé et abandonné sur un sac de pommes de terre. Comme j'ai braillé, on est venu me chercher.» A l'époque, on s'intéressait surtout au mort-vivant, Guillaume, à peine revenu de l'enfer. Et à Le Her, qui menaçait de saboter la réhabilitation.
En 1953, Guillaume Seznec est renversé par une camionnette, dans des circonstances jamais élucidées. Denis est envoyé chez les bons pères, à Saint-Nicolas d'Issy-les-Moulineaux. Jeanne, épuisée financièrement et physiquement, n'a jamais pardonné à l'Etat de n'avoir pas payé le billet retour de Cayenne. Fièrement, elle a refusé la bourse scolaire. Et, sans le savoir, elle a précipité son dernier-né dans une pension prison. Coups, cachot, brimades, l'enfant ne sort pratiquement pas. Son grand-père, surtout, lui manque. «Il est au sanatorium», répond-on. En 1959, un rare dimanche de sortie, un oncle lui lance: «Mais enfin, tu ne sais pas? Ton grand-père est mort en 1954!» Cinq ans de mensonge, la honte du malheur, encore. «Je ne leur en veux pas, dit Denis Seznec, toute ma famille a été détruite par cette affaire. Finalement, c'est moi qui ai eu le moins mauvais rôle.» A 12 ans, il ne sait encore rien.
Tout était dans la «valise». Une vieille chose cabossée, sous le lit de Guillaume, puis de Jeanne, dont on disait toujours: «S'il y a le feu, c'est ce qu'il faut emporter.» Il l'a ouverte à 17 ans. Sa mère l'a laissé faire, sans mot dire, l'heure était venue pour lui de comprendre. L'affaire Seznec, l'affaire Le Her, des milliers de lettres et de coupures de journaux, parmi les photos de famille. Ce jour, «ce beau jour», Denis entend qu'il été «désigné», qu'il doit sauver tout le monde. Ces femmes silencieuses aux vies saccagées: Marie-Jeanne, épouse de Guillaume, morte dans la misère avant le retour de Cayenne, qui a toujours refusé de divorcer contre une pension: «Elle se battait contre l'Etat en coiffe de Bretonne...» Marie, fille cadette de Guillaume, morte à 20 ans, qui s'était faite carmélite pour approcher l'île du Diable. Jeanne, qui courait à 14 ans sur le quai de Lorient pour apercevoir son père sur le bateau des bagnards. Et Guillaume surtout, qui tenait son petit-fils par la main quand il ne parlait pas, qui l'appelait «l'enfant du destin». «Il m'avait choisi, sans jamais me le dire.» Sa famille, ces Bretons du Finistère, dont il dit: «Quand notre tête frappe un menhir, c'est le granit qui se fend.» Un jour, il réparerait l'injustice.
Denis Seznec a d'abord choisi de vivre. Il a aimé, travaillé, voyagé. Ouvrier typographe, il devient ­ un signe encore? ­ réviseur au Journal officiel. Il a milité, gauchiste en 68, puis à la CGT du Livre, le coeur à jamais à gauche, «parce que les gens de gauche mettent la justice avant l'ordre». Il a retapé un bel atelier dans le IXe arrondissement, pour oublier les HLM. Il a aussi beaucoup voyagé, «90 pays, à fond», pour s'évader quand l'affaire devenait une obsession. Paris-Katmandou en 2 CV, et Cayenne, douze fois. Il a cherché un sens à son «destin maléfique», attentif aux signes, en bon Breton agnostique mais superstitieux. La lettre de sa grand-mère à Gaston Doumergue, président de la République, n'était-elle pas prophétique: «Ce sera un enfant de mes enfants qui fera reconnaître l'injustice...» Avec Martine, sa femme bruxelloise, il voulait un enfant, qui n'est jamais venu. Il a parlé, jusqu'à devenir volubile, sans jamais s'allonger sur un divan, «il y aurait trop à faire». Il a écrit, surtout, pour conjurer le silence. Nous les Seznec, best-seller sans cesse retiré, et le millier de conférences qui ont suivi ont définitivement réhabilité Guillaume dans l'opinion française, longtemps aussi divisée sur Seznec que sur Dreyfus. Reste la Justice, muette depuis soixante-quatorze ans, incapable de reconnaître une erreur. Elle ne s'est vraiment réveillée qu'avec Marylise Lebranchu, une Bretonne de Morlaix, qui vient de déposer une requête en révision du procès. Ce serait une question de mois. «Ce jour-là, dit Denis, j'aurai une auréole, je ne trouve pas d'autre mot. Et je serai délivré. Cela fait si longtemps que je dois être exemplaire...» Il signe ses livres Denis Seznec (1). Mais chez lui, il y a les deux noms sous la sonnette. Par fidélité à son frère aîné, «un vrai Le Her, lui». Bernard s'est suicidé en 1996, miné par «tout ça», rattrapé par le silence. Enfant, c'était pourtant le plus bavard des deux.
photo CATHERINE ROUZIÈS
(1) Seznec, le bagne, éditions Robert Laffont.
Denis Seznec en 8 dates.
4 novembre 1924: Condamnation de Guillaume Seznec aux travaux forcés à perpétuité pour le meurtre du conseiller général Quémeneur.
1934: Première demande de révision du procès, six jurés déclarent regretter leur verdict.
1er juillet 1947: Retour de Guillaume Seznec.
26 décembre 1947: Naissance de Denis Seznec.
1992: Parution de «Nous, les Seznec» chez Robert Laffont.
26 juin 1996: La commission de révision rejette la demande déposée par Denis Seznec.
14 décembre 1998: Nouvelle demande de révision.
30 mars 2000: Marylise Lebranchu dépose une requête en révision du procès Seznec.
Pascale NIVELLE


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