Je reviens sur la constatation faite par Jack, que cette affaire est complexe et comporte de multiples incertitudes, pour signaler, à l’intention de ceux qui l’ignoreraient, que les textes des Conclusions de l'avocat général Jean-Yves Launay ? l'audience du lundi 24 janvier 2005 et de celles de Madame Martine Anzani, présidente de la Commission de révision à l’audience du lundi 11 avril 2005, peuvent être consultées sur le site internet de France-Justice et téléchargées au format Word. Ces documents comportent respectivement 48 et 22 pages qu’ils faut absolument avoir lues pour avoir une idée précise de ce qu’est l’affaire Seznec. J’en donne ci-après un extrait (rapport du 24/01/05) qui propose une autre version, peu diffusée, de la disparition de Pierre Quémeneur et du comportement de celui-ci, peu compatible (mais sait-on jamais ?) avec celui de sa prétendue rencontre avec Mme Petit-Jacques :
"Il importe encore d'évoquer une lettre du 20 mars 1995, émanant de Mme Santini et adressée au premier président de la Cour de cassation.
Bien que ce témoignage ait été écarté par la commission de révision, dans sa décision du 28 juin 1996, comme imprécis et peu circonstancié, il me paraît intéressant d'en soumettre les termes à l'appréciation de la commission."
" Monsieur le président de la Cour de cassation,
Je me permets de vous écrire au nom de mon père qui est décidé en juillet 1994, au sujet de l'affaire Seznec, et je vous prie de bien vouloir lire cette lettre jusqu'au bout, car elle n'émane pas d'un farfelu qui aurait des révélations fracassantes de dernière minute.
Je me présente : Viviane Santini, professeur agrégé d'histoire, docteur en histoire. Mon père : Philippe Santini, né le 10 décembre 1916 à Carpinetto (Corse). D'abord militaire, il fut fait prisonnier en 1940 par les Allemands à Saint-Valéry-en-Caux, s'est évadé, est devenu agent de police ensuite à Cannes, a profité de son poste pour fournir des "vraies-fausses" cartes d'identité à des israëlites ; il fut dénoncé et déporté en Allemagne pour ses actions de résistance (j'ai les documents officiels).
A la fin de la guerre, en 1945, eut lieu le bombardement, avec bombes incendiaires, du camp de Plauen (à la frontière tchécoslovaque) où était détenu mon père. Celui-ci m'a raconté que le camp était plein car des détenus d'autres camps y étaient regroupés. Je vais essayer de retracer son récit :
"Dès que les avions alliés sont arrivés, on nous a fait rentrer dans les baraquements, et ça tombait ! Un type s'est exclamé : "Ils viennent pour nous libérer, mais il ne faudrait pas qu’ils nous tuent tous avant !" J'étais à côté d'un type que je ne connaissais pas, on a commencé à parler :
- Comment t'appelles-tu ?
- Philippe Santini, et toi ?
- Tessier, tu viens d'où ?
- De Nice, j'ai une femme et une petite fille que j'ai à peine pu voir car j'ai été arrêté peu après, je fournissais des faux papiers à des Juifs. Ma femme est institutrice, moi je suis flic. Et toi, qu 'est-ce que tu fais ici ?
- Je suis communiste, avant la guerre j'étais le chef du syndicat des dockers du port de Paris.
A ce moment, les Alliés ont lancé des bombes au phosphore qui s'enflamme au contact de l'air. Les baraquements ont commencé à brûler, nous avons tous cru que nous allions griller, ça criait, hurlait.
Le type s'est jeté à genoux, en disant : "Je ne crois pas, mais si Dieu me sauve de là, j'irai tous les dimanches à la messe. Dire que je vais crever, à côté d'un flic, alors que pour le crime que j'ai commis, je n'ai jamais été pris".
- Tu as commis un crime, toi ?
- Tu connais l'affaire Seznec ?
- J'en ai entendu parler quand j'étais petit.
- C’est moi et un copain qui avons tué Quemeneur. J'étais dans un café à Paris, et il y avait ce type, Quemeneur, attablé, il avait plein de fric qu’il montrait au patron, et il m'a vu. Il m'a souri, il est venu vers moi et, à voix basse, il m'a demandé si ça me dirait de venir le soir dans sa chambre pour se distraire un peu tous les deux. J'ai dit oui. Mais le soir, je suis allé avec un copain, car il était costaud Quemeneur, et j’avais pas l'intention de "m'amuser" mais de lui piquer son fric, à cette pourriture. On l'a tué tous les deux..."
A ce moment-là, les Allemands ont ouvert les portes du baraquement, ça a été la ruée, je m'apprêtais à détaler comme les autres, lorsque le type m'a retenu par le bras :
- Santini, tu ne l'ouvres pas, tu la boucles, je sais ton nom, où tu habites, et j'ai des amis puissants, si tu révéles quelque chose, pense à ta femme et à ta fille, tu veux qu 'elles vivent"...
Il est parti, s'est perdu dans la foule ; je ne l'ai plus jamais revu, et quelques jours après, nous avons été emmenés, puis ce fut la Libération".
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